Urgence climatique : nos vies valent plus que leurs profits, exigeons une directive européenne !
Le syndicat européen ETUI a récemment publié un rapport implacable sur l'impact dévastateur de la crise climatique sur le monde du travail. Lors de sa conférence de présentation, le 24 juin dernier, experts scientifiques, responsables syndicaux et travailleurs ont dressé le même constat alarmant : la chaleur tue, détruit la santé des travailleurs et provoque des accidents en série. Pourtant, face à cette réalité, l'Europe reste enfermée dans un vide législatif. Pour la FGTB et les syndicats européens, il y a urgence sociale : il faut des règles contraignantes pour protéger les travailleurs.
Le thermomètre s'emballe, la santé des travailleurs en danger
Ce n'est plus une projection pour le futur, c'est une réalité à laquelle nous avons encore été confrontés ces dernières semaines. Comme l'a rappelé le professeur Andreas Flouris (Université de Thessaly), après l'Arctique, l'Europe est le continent qui se réchauffe le plus rapidement au monde. Le stress thermique y est désormais omniprésent. Partout, y compris au nord de l'Europe, on assiste à une explosion des accidents du travail et des maladies professionnelles liées à la chaleur. Dans le monde, 2,5 milliards de travailleurs sont exposés à ce fléau.
La science est catégorique : la chaleur altère les capacités cérébrales bien avant que le travailleur n'en ressente les effets sur son corps. Nous ne pouvons pas attendre qu'il ait trop chaud pour réagir : à ce stade, il est déjà trop tard. Et le risque grimpe en flèche pour les métiers particulièrement exposés aux aléas de la météo.
Au-delà de la température de l'air, la charge de travail, la pénibilité, le taux d'humidité (comme dans les blanchisseries) ou encore le port d'équipements de protection lourds transforment les lieux de travail en véritables saunas, que l'on travaille à l'intérieur ou à l'extérieur.
Témoignages des travailleurs : quand le travail devient une torture
Sur le terrain, la réalité dépasse l'entendement. Frédéric Mau (CGT, France) a partagé le quotidien insoutenable des travailleurs du bâtiment, des carrières et des routes : « On atteint jusqu'à 75°C au sol. Ce sont les limites humaines ! À 100°C, le sang se met à bouillir. On assiste à des évanouissements, des hospitalisations. »
Sans compter les chocs thermiques : subir des écarts de 20°C en seulement 48 heures arrive de plus en plus souvent, alors qu'il faut près de dix jours au corps humain pour s'acclimater. Face à cela, modifier simplement les horaires ne suffit pas, car les organismes ne sont pas prêts. Nos villes ont surtout été pensées pour faire face au froid, beaucoup moins aux vagues de chaleur qui deviennent aujourd'hui la norme. Si un jour nous atteignons des températures de 50°C, nous ne saurons pas y faire face sans nous y préparer dès maintenant.
Otilia, travailleuse agricole en Roumanie, a également témoigné des risques cumulés : rayonnement solaire direct, travail étouffant sous les serres, port de charges lourdes et travail en hauteur. Pour elle, la solution passe par l'obligation d'adapter les horaires, de réorganiser le travail, d'imposer des zones d'ombre, des temps de repos et de former les équipes à détecter les premiers symptômes du stress thermique.
Les patrons attendent la loi, l'Europe regarde ailleurs
Si certains outils existent, ils restent largement insuffisants. Une analyse des conventions collectives en Europe révèle que, sur 600 CCT, seules huit intègrent des mesures spécifiques face aux fortes chaleurs, avant, pendant et après le travail. Plus absurde encore : un pays se félicitait récemment d'avoir mis en place des indicateurs de risque… mais ceux-ci étaient basés sur la santé des vaches, pas sur celle des êtres humains.
Pourtant, une enquête européenne menée auprès des employeurs dresse un constat sans appel : 82 % d'entre eux reconnaissent qu'ils ne mettront en place des mesures de protection que si une législation contraignante les y oblige. La chaleur est prévisible, mesurable et il est possible de s'y préparer. Des pays comme Chypre disposent déjà d'une législation depuis dix ans sans que leur économie ne s'en porte plus mal. Le Japon, la Malaisie ou encore le Brésil ont également développé des bases scientifiques et législatives solides.
Comme l'a résumé Jan William (EPSU), si les règles actuelles étaient suffisantes, pourquoi y a-t-il encore autant de morts et d'accidents liés à la chaleur ? Il est ici question de droits humains fondamentaux.
Les revendications de la FGTB et des syndicats européens
L'initiative de l'ETUI de poser un cadre scientifique est saluée par l'ensemble des syndicats. Nous ne voulons plus de simples recommandations de bonne volonté : nous exigeons une directive européenne contraignante pour protéger efficacement les travailleurs.
Cette directive devrait s'articuler autour de plusieurs balises essentielles :
- Des seuils scientifiques clairs : fixer une valeur limite d'exposition basée sur une température corporelle maximale de 38°C. Afin de garantir le respect de cette limite, des mesures concrètes doivent être prévues à partir de certaines valeurs WBGT (Wet Bulb Globe Temperature), adaptées aux travailleurs acclimatés, à l'intensité de l'effort fourni et aux équipements de protection portés. Ces seuils doivent permettre de déclencher progressivement les mesures de prévention appropriées.
- Un droit de retrait et d'arrêt de travail : si les mesures de prévention ne suffisent plus, l'arrêt du travail doit pouvoir être décidé sans perte de salaire ni menace pour l'emploi.
- La protection des personnes les plus vulnérables : identifier et protéger spécifiquement les travailleurs les plus exposés aux risques.
- Un droit aux pauses de récupération et à l'hydratation : les pauses ne servent pas uniquement à boire. Elles permettent au corps de limiter l'accumulation de chaleur afin de respecter les valeurs limites d'exposition. En fonction de la valeur WBGT, le temps de travail doit être alterné entre périodes d'activité et périodes de récupération. L'accès permanent à de l'eau potable doit naturellement être garanti, mais il ne peut se substituer à un véritable système de pauses adapté aux conditions de travail.
- Des contrôles et des sanctions : une loi sans contrôle ne vaut rien. Nous dénonçons le manque criant de moyens et d'effectifs des inspections du travail, particulièrement en Belgique et sur les chantiers. Il faut refinancer les services d'inspection, créer des canaux de signalement efficaces et appliquer des sanctions dissuasives afin de mettre fin au dumping social et à l'impunité patronale.
Comme l'ont rappelé Silvia (secteur public à Barcelone) et Enrico Bonaglia (EFFAT), personne ne devrait risquer sa vie pour gagner son pain. Les premiers experts du terrain sont les travailleurs eux-mêmes. Écoutons-les. Il en va de leur santé, de leur dignité et de la survie de notre modèle social. L'Europe doit changer les règles, maintenant.
Passons à l'action !
Face à l'urgence climatique, la mobilisation continue. La FGTB vous donne rendez-vous le mercredi 15 juillet à 17 h, place Schuman à Bruxelles, pour rendre hommage aux victimes des catastrophes climatiques et exiger une politique climatique ambitieuse.
